
Jeux du cirque
Personnages :
Sarah
Frantz, lanceur de couteaux
Tallulah
Lou
La Directrice
Le nouveau-né
Premier Tableau
A gauche, un espace séparé de la vaste loge de droite par une porte.
Frantz lance des couteaux.
Sarah pousse la porte.
Sarah : Bonjour.
Frantz : On n’est pas obligé de commencer toujours par Bonjour, vous savez.
Sarah : Ah ?
Frantz : Vous cherchez du travail ?
Sarah : Oui. Mais visiblement je me suis trompée de porte. L’écriteau disait pourtant « Assistante de Direction ».
Frantz : Et alors ? Je cherche une cible. Et je vise très bien.
Sarah : (Faisant mine de repartir) Ce n’est pas du tout ce que je…
Frantz : Dites donc, pour quelqu’un qui veut un poste à responsabilités, vous n’avez pas le goût du risque.
Sarah : Ce risque-là, non merci.
Frantz : Pour être une bonne cible, il faut du sang-froid, du courage, du sérieux…
Sarah : Je vais essayer une autre porte. Et vous, vous devriez changer de métier.
Frantz : Trop tard. On ne se refait pas.
Sarah : Non. On se fait refaire. On dirait que vous êtes un peu comme moi… Je peux m’asseoir un moment ? Je suis crevée.
Frantz : Faites comme chez vous.
Elle s’assied en soufflant, il continue ses exercices.
Frantz : Sûre que vous ne voulez pas essayer ? Même une toute petite fois ?
Sarah : Sûre.
Frantz : Vous avez raison. Vous êtes trop jolie.
Sarah : Ah bon ? Je croyais que c’était ce qui plaisait au public. Avec un laideron, on peut se dire « Finalement, s’il la loupait, il lui rendrait service ».
Frantz : Pas très gentil, ce que vous dites là.
Sarah : Je n’y suis pour rien, moi. C’est la vie qui est comme ça. Pas gentille.
Frantz : Moi, c’est Frantz. Et vous ?
Sarah : Sarah.
Frantz : Vous êtes juive ?
Sarah : Oui. Pourquoi me demandez-vous ça ?
Frantz : Parce que je suis un peu Allemand. Vous ne m’en voulez pas ?
Sarah : Ce n’est pas aux Allemands que j’en veux, mais aux hommes… Et puis j’en ai marre de battre le pavé, de courir les agences, de frapper aux portes, d’essuyer des refus et des « On vous écrira ». Prêtez-moi un couteau. J’aime mieux en finir tout de suite et me trancher les veines.
Frantz : Vous avez déjà essayé ?
Sarah : Non.
Frantz : Ce n’est pas si facile. Et si on manque son coup, beaucoup de boucherie pour pas grand-chose, je vous préviens. Enfin, faites comme vous voudrez.
Sarah : Vous avez essayé, vous ?
Frantz : Non, mais j’ai un peu étudié la question.
Sarah : Vous m’apprendriez ?
Frantz : Et puis quoi encore ?
Sarah : Et à lancer des couteaux ? C’est vous qui feriez la cible. Ça changerait. Je suis sûre que les gens adoreraient.
Silence, il continue à s’entraîner.
Sarah : Et vous n’avez jamais… ?
Frantz : Tué quelqu’un ? Non, rassurez-vous. C’est seulement que… On ne trouve plus personne. Tout le monde a peur. De son ombre. Vous l’avez dit vous-même, ils – elles – tiennent à leur peau. Il n’y a plus de confiance. J’ai bien eu des intermittentes. Mais elles ne durent pas. Dès qu’elles trouvent autre chose…
La porte s’ouvre avec fracas. Entre une fille, sexy, qui minaude, en fait des tonnes. Frantz interrompt ses exercices.
Tallulah : (Avançant, ouvrant les bras) On ne bouge plus ! Je suis celle qu’il vous faut !
Frantz : Vous êtes intermittente ?
Tallulah : Traitez-moi d’idiote, tant que vous y êtes !
Frantz : Je n’ai pas dit ça…
Tallulah : Vous l’avez pensé ! Ils le pensent tous. Essayez-moi ! Vous m’en direz des nouvelles !
Frantz : (À Sarah) Vous voyez… Ce n’est pas si difficile de se vendre. Qu’est-ce que vous attendez ?
Tallulah : Vous faites pas le poids, ma petite. Vous allez me voir à l’œuvre !
Elle enlève son manteau et, en petite tenue très suggestive, court vers la cible, se plaque dos au mur, écarte les bras, prend des airs d’actrice du muet prête au sacrifice…
Sarah : Je crois que je vais m’en aller.
Frantz : (Ajustant son tir) Vous ne restez pas pour le spectacle ?
Tallulah : (Se tortillant lascivement) Vas-y ! Vas-y ! Tire dans le tas ! (Elle se met à rire comme une folle) Tu ne me fais pas peur !
Sarah : Je ne supporte pas la vue du sang.
Frantz : mis qu’est-ce que vous croyez ? On n’est pas au cirque, ici.
Il lance. Le couteau se plante juste au-dessus du crâne de Tallulah, dont l’excitation tombe d’un coup, et qui lève les yeux vers son front, d’un air inquiet.
Sarah : Et les gens paient pour voir ça ?
Frantz : Ils paient, oui ! Faut bien bouffer. Vous ne mangez pas, vous ? C’est trop vulgaire, sans doute.
Sarah : Pas de ce pain-là, en tout cas. Et après, elle fait quoi ? Un strip-tease ?
Tallulah : Alors ? J’ai le job ? C’est que j’ai pas que ça à faire, moi.
Sarah : Ah bon ? On aurait cru.
Frantz : Oui, oui, ça ira, vous ferez l’affaire.
Tallulah : Et pour mes congés ?
Frantz : Ça y est, ça commence.
Sarah : (S’approchant de Frantz, le tirant un peu par la manche) Dites… Je pourrais m’occuper des costumes…
Frantz : Mais qu’est-ce qu’elles ont, aujourd’hui ?
Sarah : … Planter le décor…
Tallulah : Quelle bonne idée ! Une habilleuse ! Rien que pour moi !
Sarah : Rhabilleuse de putain… (Tallulah prend des airs offensés) Bonniche du lanceur… Je ferai ce qu’on voudra.
Frantz : (À Sarah) Je croyais que vous vous étiez trompé de porte.
Sarah : Je me ferai toute petite.
Frantz : (Désignant Tallulah) Et elle, vous la supporterez ?
Tallulah : Vous gênez pas, surtout ! Faites comme si j’étais pas là !
Sarah : Je lui apprendrai les bonnes manières. Ça peut toujours servir.
Tallulah : Non mais, pour qui elle se prend ?
Frantz : Vous la cible, taisez-vous. Laissez parler les grands. (A Sarah) Qu’est-ce qu’elle vous a fait ?
Sarah : Elle m’a fauché la place.
Frantz : Vous n’en vouliez pas !
Sarah : Ce n’est pas une raison ! On parlait. Je commençais à m’habituer. A retrouver l’espoir. Et voilà que Jayne Mansfield débarque et s’installe.
Tallulah : (Reprenant la pose contre le mur et s’impatientant) Quand tu veux, Guillaume Tell !
Frantz : Pause syndicale. Profitez-en. Ce soir, je vous jette en pâture au public.
Tallulah s’assoit par terre et boude.
Sarah : Alors, c’est non ?
Frantz : C’est non. Lancer des couteaux, tant qu’on veut. Mais dresser deux lionnes dans la même cage, très peu pour moi. (Il s’approche de Sarah, pose une main sur son épaule, adoucit sa voix) Cela dit… Si vous êtes libre ce soir…
Tallulah : (Rugissement boudeur) Tous les mêmes !
Sarah : C’est du boulot que je cherche, pas un amant.
Frantz : Quand on a faim, on prend ce qu’on trouve. Je ne vous plais pas ?
Tallulah : Moi je vous trouve très mignon.
Frantz : Ta gueule, la cible ! Et rhabille-toi, tu vas prendre froid.
Tallulah commence à se rhabiller en rechignant.
Sarah : Laissez-la tranquille. Elle ne vous a rien fait, à vous.
Frantz : Je vois qu’on défend la veuve et l’orpheline.
Tallulah : Dites à la mijaurée que je peux me défendre toute seule ! La veuve et l’orpheline ! Je vais lui en donner, moi !
Sarah cache son visage entre ses mains.
Frantz : (À Sarah) Vous êtes veuve ? Et orpheline ? C’est pour ça que vous en voulez au monde entier ?
Sarah sort, referme, s’assied le dos contre la porte.
Frantz ramasse les couteaux et les range dans leur étui.
Frantz : J’ai faim.
Tallulah : (S’approchant de lui) Moi aussi.
Ils s’étreignent.
NOIR.